Chapitre 1065 – Allsnake
Le laboratoire de Leylin s’était métamorphosé en un labyrinthe aux dimensions infinies. Plusieurs fourneaux y entretenaient le feu inextinguible de la Force Originelle, une énergie titanesque contenue par des chaînes de Lois et canalisée vers une immense formation magique centrale.
Au cœur de ce dispositif reposait un bassin de Force Originelle liquide, extraite du Paysage de Rêves. Une seule goutte de cette essence suffirait à faire basculer n’importe quel être de Loi dans la démence. Dans ce liquide, une ombre noire et diffuse absorbait avidement l’énergie environnante, dégageant une aura tranchante et létale. On aurait dit une créature préhistorique, tapie dans les profondeurs, attendant son heure.
« Cela a pris plusieurs siècles, mais l’embryon de l’arme est enfin prêt. Vient maintenant l’étape de la sculpture… » Leylin, drapé dans sa robe noire, contemplait le bassin avec une satisfaction froide.
Soudain, son expression changea. Un appel, porté par les vibrations de sa lignée et imprégné d’une puissance enivrante, résonna en lui.
« La Douairière Serpent… Le moment de notre pacte millénaire est-il déjà arrivé ? »
Leylin soupira et quitta son laboratoire. L’espace autour de lui se distordit violemment. En un instant, il franchit les frontières du Monde des Mages pour émerger dans l’immensité du plan astral. Sous le scintillement des étoiles infinies, une femme vêtue de noir l’attendait.
« Nous nous retrouvons, Douairière Serpent, » dit Leylin d’une voix posée.
Il pouvait désormais évaluer avec précision la puissance de son ancêtre. C’était une entité de rang 8. Bien qu’elle n’ait pas encore parfaitement cristallisé sa propre Voie en polissant ses Lois, sa longévité et ses secrets accumulés en faisaient une adversaire redoutable.
« Votre Excellence Leylin… À chaque rencontre, vous parvenez à me surprendre davantage, » répondit-elle. Un voile de mousseline noire masquait son visage, ne laissant paraître que des yeux brillants comme des nébuleuses, irradiant un charme presque tangible. Pour Leylin, ce n’était pas de la simple séduction, mais une manifestation terrifiante de sa maîtrise des Lois du Charme.
Elle se tenait à ses côtés, dépourvue de sa sphère de serpents habituelle. Leylin percevait son parfum délicat et le bruissement soyeux de sa chevelure, mais il ressentait surtout l’appel du sang, ce lien intime qui asservissait normalement ses descendants. Pourtant, pour lui, elle n’était plus une déesse à vénérer, mais une partenaire de coopération.
« Je n’ai pas oublié notre contrat concernant le Monde des Ombres. Pourquoi êtes-vous venue me chercher maintenant ? » demanda Leylin en fronçant les sourcils.
Le Monde des Ombres était un plan d’existence majeur, comparable au Monde du Purgatoire. La Douairière Serpent, autrefois une puissance de rang 8 régnant sur ce monde, en avait été bannie après avoir échoué à en dompter totalement les Lois. Elle avait été contrainte à l’exil, emmenant ses descendants vers le Purgatoire. Leylin, en tant que Sorcier Kemoyin, était l’héritier direct de ce destin. Afin de solder définitivement sa dette de lignée, il avait accepté de l’aider.
« Est-ce le destin ? » demanda Leylin, son aura se figeant soudainement. Ce changement brusque fit briller les yeux de la Douairière. Son « cadet » ne cessait de croître en puissance.
« Pas seulement le destin. J’ai conclu un accord avec l’Œil du Jugement et d’autres entités suprêmes pour frapper au moment opportun, » expliqua-t-elle d’une voix soyeuse. « Votre Excellence est-elle prête ? »
« Je le suis. »
Son arme de Force Originelle n’était pas encore achevée, mais sa puissance actuelle lui permettrait de tenir tête à n’importe quel rang 8. De plus, s’il parvenait à attirer la Douairière dans son domaine d’autorité au sein du Paysage de Rêves, il était certain de pouvoir lui infliger une leçon mémorable. Leylin ne lui faisait pas confiance, malgré leur pacte de sang ; il préférait garder ses atouts maîtres bien dissimulés.
« Très bien. Partons. Nous devons traverser cinq mondes et naviguer entre les failles dimensionnelles pour atteindre le Monde des Ombres. »
Elle se métamorphosa en un serpent colossal, d’un noir d’ébène, arborant le symbole du Serpent Universel sur le front, et plongea dans le fleuve astral. Ce voyage, trop pesant pour les portes astrales classiques, exigeait la forme de déplacement la plus primitive et la plus endurante.
Leylin s’élança à sa suite sur le chemin de lumière stellaire. Le plan astral, ce vide infini parsemé de demi-plans et de vestiges de civilisations disparues, était un enfer pour les mages de rang inférieur. Mais pour ces deux entités, les tempêtes spatiales n’étaient que des brises légères. Les créatures astrales les plus féroces s’écartaient sur leur passage, fuyant l’aura prédatrice de leurs lignées.
Durant le voyage, la Douairière se fit discrète, laissant Leylin en première ligne face aux perturbations des Lois. Elle cherchait l’effet de surprise, mais Leylin trouvait cette précaution dérisoire. Il avait étudié le Monde des Ombres, même si ses informations étaient datées. Il savait qu’elle avait été bannie, mais il ignorait encore l’identité exacte de l’usurpateur qui occupait son trône.
Soudain, une créature titanesque, le Merxiname, croisa leur route. Ce « balayeur du plan astral », aux milliers de pieds tortueux et aux six paires d’ailes charnues, ignora les deux voyageurs après un bref reniflement.
« Le Merxiname a le pouvoir de percer des brèches astrales, » glissa la Douairière. « Suivons-le, nous gagnerons un temps précieux. »
Leylin acquiesça, conscient que les connaissances millénaires de son ancêtre étaient des outils précieux. Ils s’engouffrèrent dans le sillage de la bête, filant vers leur sombre objectif.
